La croisière s'amuse
Vendée Globe. Seuls en mer pendant plus de cent jours, les
skippers ont chacun leur truc pour tromper l'ennui et s'offrir
un moment de détente.
On a beau être passionné par ce que l'on fait, un tour du
monde en solitaire sans assistance et sans escale, ce n'est pas
toujours facile et c'est long. Pas moins de cent jours. Alors
autant allier l'utile à l'agréable. Certains marins privilégient
le confort, d'autres les habitudes, les plaisirs,
l'introspection ou encore le jeu. · chacun sa façon de mener
sa vie à bord. Mais tous ont en commun ce besoin de se changer
les idées.
" Le public ne le sait probablement pas, mais en pleine mer
même si on est seul sur le bateau, il y a beaucoup de bruit.
" Michel Desjoyaux (PRB) en a assez de revenir à terre
avec la tête comme une pastèque. Pour le Vendée Globe, il est
le seul avec Eric Dumont (Euroka) à s'être équipé d'un
casque " anti-bruit actif ". " Il reproduit
l'onde inverse du bruit et l'annule. Avec 85 décibels en
permanence à cause du gréement, le safran, etc. et des pointes
à 130 quand la coque en carbone tape dans les vagues, on est
obligé d'avoir un casque sur les deux oreilles. D'ailleurs dans
le Code du travail, il est écrit qu'à partir de 90 décibels,
il faut en porter un. " Et ce n'est pas Eric Dumont, malgré
son récent abandon pour cause de safran cassé et qui se dirige
en ce moment vers les Antilles, qui dira le contraire. "
J'ai des problèmes de surdité depuis mon premier Vendée
Globe, il y a quatre ans. · mon retour, j'entendais tellement
mal, que j'ai dû passer huit jours dans un caisson de décompression
pour me ré oxygéner le sang. " Aujourd'hui, Eric Dumont
n'entend qu'à " 70 % d'un côté et 80 % de l'autre
". En mer, il porte son casque six à sept heures par jour,
ça le " relaxe ". " Naviguer sans, c'est comme
conduire à 180 km/h sans pare-brise. Avec ce casque j'appréhende
mieux la vitesse. "
Au rayon des innovations techniques, Michel Desjoyaux a installé
dans son bateau un axe pivotant qui pourrait bien faire école.
" J'appelle ma table à cartes mobile, " ma maison
". C'est un gros meuble dans lequel nous avons placé toute
l'électronique, la couchette, la cuisine. L'ensemble pivote sur
un axe horizontal, pour contrecarrer la gîte. " Du coup,
le skipper n'est plus ballotté et évite de se cogner partout.
Pour dessiner sa route, Yves Parlier, surnommé "
l'Extraterrestre " (appelé ainsi par Lionel Péan durant
la solitaire du Figaro 1991 pour avoir fait un choix de route
plus que payant dans le golfe de Gascogne vers l'Espagne et
auquel personne ne croyait), a sa façon bien à lui. " La
planète se déforme dès qu'on s'approche des pôles. C'est la
rotondité de la terre qui veut ça. Pourtant, on le sent moins
sur les cartes dans notre façon de mesurer la latitude. C'est
pour cela que j'emmène un globe terrestre qui m'aide à compléter
mes cartes. Je suis le seul concurrent à le f
aire. "
Sur leur 60-pieds, les skippers n'ont pas un choix infini de
distractions. Néanmoins, certains font preuve de plus
d'originalité que d'autres. " J'ai installé un jeu d'échecs
électronique. Cela me fait un adversaire de plus, je peux
interrompre une partie et la reprendre quand je veux, explique
Bernard Gallay (Voilà). Et puis c'est quand même mieux que le
solitaire. " Eric Dumont emporte quant à lui un tout autre
type de distraction, même s'il fait également appel à la
technologie. " J'ai un lecteur de DVD portable. Je peux
regarder des films avec un super-définition. " De quoi se
divertir lors des longues soirées d'hiver dans le Sud. "
Mais pour me transporter et penser à autre chose, je n'ai qu'à
regarder la décoration qu'a faite ma femme à l'intérieur du
bateau. " Des montagnes, de verts pâturages, un ciel azur,
un feu de bois... le tout en trompe l'oil. On s'y croirait
presque !
Plus classique, Yves Parlier emmène " une dizaine de
bouquins et 25 CD ". Parmi ses lectures, on peut citer la
Maison assassinée, de Pierre Magnan, Belle du Seigneur,
d'Albert Cohen ou encore l'×le du jour d'avant, d'Umberto Eco.
Bernard Gallay, lui, a choisi Frédéric Dard comme équipier.
" J'aime beaucoup San Antonio, ça me détend. " En ce
qui concerne la musique, Parlier a un penchant pour les "
variétés françaises ". " Je pars avec Voulzy,
Brassens, mais aussi les Beatles, du reggae ou encore Mozart.
" Gallay le rejoint, mais ce père de famille (deux
enfants), âgé de quarante ans et courtier de bateaux serait
plutôt du genre Louise attaque. Quant au Russe Fedor Konyukhov
(Modern University for Humanities), il n'emporte ni chansons ni
casque. Pas besoin. " Il n'y a pas de bruit dans l'océan.
Il n'y a que de la musique. Seuls les hommes peuvent créer du
bruit. Alors que la nature n'est que musique. " Ses
lectures ? " La Bible. 890 pages. J'ai tout lu. Cela ne
m'empêche pas de m'y re
plonger. Si j'avais vécu sur terre le temps que j'ai passé en
mer durant ma vie, je n'aurai jamais eu le temps de la lire en
entier. "
On le voit chacun se détend comme il veut. Et certains, malgré
leur éloignement des côtes, ont toujours des plaisirs
terrestres. " Le soir quand le soleil se couche, j'aime
bien prendre l'apéritif, raconte Bernard Gallay. J'adore le
vin. J'ai souffert la dernière fois que je suis parti en mer
d'avoir emporté juste trois-quatre bouteilles. Cette fois, j'ai
tout prévu. Et la nourriture pour accompagner. Il faut savoir
se ménager des petits plaisirs, c'est important. "
Pasquale de Gregorio (Wind), lui, est amateur de cigares. "
J'ai avec moi plusieurs boîtes. J'en fume un par jour en deux
fois. Cela me fait deux poses d'une demi-heure. Sauf, si je vais
sur le pont. Là, il se consume trop rapidement et je suis obligé
d'en fumer un autre... "