La dernière nuit du marin.
2 octobre 98, 2 heures du mat’.
Je ne sais pas si ce sont les ronflements
puissants du père Louis ou tout simplement que je n’ai pas
sommeil, mais je n’arrive pas à dormir.
Ça fait deux jours que je n’ai pas fait
rouler la bille de mon Bic sur ces feuilles : 35 nœuds de
vent et une mer que Météo France qualifierait sans hésitations
de « très agitée » ont contribués à cette
absence. Le « capitaine » a une fois de plus montré
avec brio son incapacité et son irresponsabilité de marin qui
se respecte. Ou alors il a tout calculé pour faire exactement
ce qu’il voulait.
Louis et moi avions potassé toutes les docs
que nous avions à dispo pour concocter un joli programme de nav’
à vous faire pâlir un tour-opérator : départ de Funchal
en direction des Islas Desiertas, ou les phoques règnent en maîtres
sur ce parc naturel de l’archipel de Madère. Ensuite,
direction le micro archipel des Iles Salvagems, à mi-chemin
entre Madère et les Canaries. Mouillage sauvage dans le lagon
abrité, puis, après un petit tour à pied dans les 2 îlots, départ
pour les Canaries. On devait être le 9 à Santa Cruz de
Tenerife pour le départ de la transat, ce qui nous laissait
largement le temps de faire un passage à Fuerteventura et de
remonter jusqu’à Tenerife avec une petite halte sur chaque île.
On avait pris les renseignements nécessaires pour savoir où se
trouvaient les bonnes marinas et les trucs à voir sur chacune
des îles. Mais non.
Tout d’abord, on est parti sans prendre sérieusement
la météo, et ensuite, le capitaine s’est démerdé pour
rater par deux fois la météo de RFI sur sa BLU. Le fax n’a
pas été branché des 2 jours.
Je pensais que la météo était le truc le
plus important pour un skipper, de même que tenir un journal de
bord. Ici, pas de météo, pas de livre de bord, « on
s’en fout, on a le traceur vidéo, et on va pas se faire chier
à écrire un jouranl ». Bien.
On est donc parti dans du 5-6 d’Est, et
première décision, on ne va pas aux îles Salvagems. Les
phoques on s’en fout, et on aurait le vent dans la gueule.
J’ai toujours cette grande naïveté de
penser que les bateaux étaient capables de remonter au vent. En
tout cas, c’est ce que j’ai toujours cru faire en planche,
en 420 ou même en Mousquetaire, et ça marchait plutôt bien...
alors sur le meilleurs bateau DU MONDE, pensez donc, ça devrait
être royal ! Eh ben non, on y va pas.
Deuxième décision, après quelques heures de
nav’ dans la piaule : si c’est comme ça aux Salvagems,
on ne s’arrête pas, j’ai pas envie de me fracasser sur les
rocher.
Bien. Monsieur n’a pas du bien regarder sa
super carte électronique sur son méga traceur vidéo :
elle lui aurait pourtant montré une super baie over protégée
du vent d’Est, avec fond sablonneux de 5 mètres. Le rêve
pour y passer la nuit et le lendemain, quoiqu’il arrive...
Mais le Capitaine préfère faire du travers
–vent et vagues- et préfère mettre à la barre « le
meilleur barreur du bord », à savoir son pilote
automatique. Résultat : le pilote n’étant pas capable
d’anticiper son action par rapport aux vagues qu’un barreur
humain pourrait voir arriver, le bateau tape et se fait brasser
dans tous les sens, et il n’y a RIEN à faire a bord, à part
attendre que ça passe. Résigné, je me couche, car c’est
dans cette position que je me sens le mieux.
Pour voir, Louis prend la barre une petite
heure. Miracle, le bateau ne tape plus. Il en profite pour
remonter un petit peu plus au vent, car son expérience de vieux
loup lui a enseigné 2-3 règles importantes quand on navigue à
la voile : d’abord, toujours remonter quand on peut, et
ensuite, la ligne droite n’est jamais la route la plus rapide
ni la plus confortable pour aller d’un point à un autre.
De mon côté, j’ai l’intime conviction
que le but du capitaine est d’arriver le plus vite possible
dans la marina de Santa Cruz, dont il ne bougera pas jusqu’au
départ pour le Cap Vert. Conviction vérifiée, puisqu’au début
de la nuit, je l’entends argumenter que l’on ne peut pas
s’arrêter aux Salvagems dans ces conditions, et que vu la
direction du vent, la meilleure solution est de tracer tout
droit vers Santa Cruz. Je ne me lève même pas pour défendre
quoi que ce soit, je sais que ce serait peine perdue. Et quand
je l’entends dire « bon, allez, voile Volvo » et
allumer son moteur dans 25 nœuds de vent, j’hallucine
complet. Je pense juste « quel blaireau, non mais quel
gros blaireau, qu’est-ce que je fout sur son bateau (poil au
dos) ? »
Je suis quasiment tout le temps couché et ne
m’alimente que d’oranges, de snickers et d’eau. Ce n’est
pas ce qu’on peut appeler un sérieux mal de mer. Je suis
juste incapable de beaucoup manger d’un coup, de rester à
l’intérieur debout pour cuisiner ou autre, poursuivi par un léger
mal de tête. Couché, je suis au top. Je lis (un polar Série
Noire torché en quelques heures), je somnole et je médite
beaucoup. Parfois, je me lève et je sors, je regarde la grosse
mer et me fait bercer par le bruit du vent violent dans les
haubans et le balancement du bateau. Aucune peur ni angoisse ne
me parcours l’esprit, même quand les vagues décident de
passer par dessus le pont. Grâce à la planche, le gros temps
et les déferlantes sur la gueule, je connais bien, et le fait
qu’on soit complètement au large, loin de toute côte n’y
change absolument rien. Je suis seulement dégoûté d’avoir
cette impression de n’être qu’un objet transporté d’un
point à un autre sans avoir rien à faire. L’inactivité me
tue et me rend encore moins actif. La prochaine fois que je
monte sur un bateau, c’est pour barrer 24 heures d’affilée.
C’est pour faire des points au sextant et tenir un super livre
de bord. C’est pour naviguer à la voile et ne pas entendre ni
sentir le moindre soupçon de moteur. C’est pour utiliser le
bateau tel qu’il a été conçu : aller d’île en île
à la recherche de coins sauvages et perdus. Pas aller
s’enfermer dans une marina en béton pour discuter avec le
club des proprios de Super Maramu.
A l’arrivée à Santa Cruz de Tenerife, à
02h00 UTC, Louis a dit au capitaine qu’il n’était pas
impossible qu’il débarque ici. On est allé manger un
sandwich tous les deux dans le seul bar ouvert à cette heure,
et on est allé se coucher.
Ah, petit détail : à notre arrivée au
port, des types nous ont fait signe de nous mettre à quai à
l’entrée. Un des gars voyant notre pavillon Français nous
dit « holà vous autres (c’était un Belge), il faut
vous mettre ici, il n’y a plus de place ailleurs ».
Et à votre avis, que nous fait notre cher
capitaine ? Comme si de rien n’était, il entre dans la
marina et en fait consciencieusement le tour, sans omettre de réveiller
la moitié du port avec le bordel que fait son propulseur d’étrave,
pour ensuite décider qu’on allait se mettre à l’entrée.
Nous sommes accueillis par le Belge et un
autre type qui nous prennent les amarres et nous aident à
accoster, tout en nous demandant pourquoi on avait fait le tour
quand le chef de port nous demandait de se mettre là. Et au
lieu de le remercier pour l’aide, le capitaine attend qu’il
se soit éloigné pour dire « non mais pour qui il se
prend, ce gros con, t’as vu ça ? »
« j’ai surtout vu qu’il nous a aidé
et qu’il a raison. »
Ambiance.
Le lendemain, après le petit dej’ et la
tronche de 3 mètres de long que nous tirait le capitaine,
conseil de guerre. C’est Louis qui attaque pour expliquer les
raisons de son débarquement, et tout en restant calme,
diplomate et aimable, il n’est pas que gentil : il parle
de conception différente de la voile, qu’il voulait faire les
Salvagems et Fuerteventura au lieu de « fuir à sec de
toile dans un petit 30 nœuds alors qu’on a un 16 mètres de
17 tonnes ». Pour sa défense, le capitaine répond
qu’il avait des grabataires à bord dès que ça bougeait un
peu (petite attaque que j’ai prise à mon compte).
Il me demande ce que je compte faire de mon côté,
et je lui explique à mon tour ma décision, toujours très
diplomate : conceptions différentes, je m’attendais à
apprendre énormément en navigation hauturière et ça n’a
pas été le cas, je me suis senti transporté comme un colis,
et que quand je n’ai rien à faire ça me pousse encore plus
à l’inactivité. Je lui dit enfin que je ne peut pas
traverser l’atlantique avec un bateau et un skipper pareils.
J’aurais pu lui dire que j’avais des
copains noirs, arabes et chinois, que les mots négros,
bougnoules et youpins ne faisaient pas partie de mon
vocabulaire, que je ne comprenais pas l’utilité d’un moteur
dans 25 nœuds de vent, que jeter une canette de bière par
dessus bord était la pire insulte que je pouvait faire à la
mer, et que je n’avais pas embarqué sur son bateau pour ne
rien foutre à part la cuisine, le ménage et la vaisselle en le
regardant se bourrer la gueule à la Bavaria, en supportant
l’odeur de sa pipe et du tabac froid qu’il foutait partout,
et en écoutant l’humour naze de ses blagues racistes à la
con, ou ses discours de VIP sur les étonnantes qualités de son
génial meilleur bateau du monde.
J’ai préféré éviter aussi de lui dire
qu’il m’avait tenu prisonnier de son histoire familiale
personnelle en me divulguant la vraie raison de son départ
qu’une fois au large.
Je pense qu’il doit régler tout seul son
chagrin, et j’espère que ce tour du monde lui apprendra le
respect des choses et des gens. Mais sincèrement, j’ai un
gros doute là-dessus...